La voix à Corina Sabau et Florica Courriol, <br/>autrice et traductrice de Et on entendait les grillons

La voix à Corina Sabau et Florica Courriol,
autrice et traductrice de Et on entendait les grillons

Interview croisée entre l’autrice et la traductrice de Et on entendait les grillons, publié en 2021 aux éditions Belleville

 Voici un projet hautement féminin. Une autrice roumaine qui s’empare du sujet des avortements clandestins en Roumanie de Ceausescu ; une traductrice qui travaille avec d’importantes voix féminines roumaines ; et une maison d’éditions montée par des femmes pour faire entendre les grandes voix féminines de la littérature internationale.

Diriez-vous que vous vous revendiquez comme féministe ? Quel sens a ce mot à vos yeux ?

Corina Sabau Oui, je me revendique comme féministe ; dans le sens où toute femme qui publie un livre devrait être reconnaissante envers les femmes qui l’ont précédée et qui ont pu rendre cette chose possible. Toutes les femmes qui publient de nos jours devraient réfléchir au long parcours qui les a précédées. Il est encore interdit dans certains pays d’exprimer son opinion en tant que femme ; certaines femmes, pour bénéficier de ce droit, ont dû lutter pour pouvoir voter, occuper une fonction publique, avoir accès à une éducation ou aux mêmes salaires que les hommes.

Il y a encore du travail dans de nombreuses sphères. En Roumanie, si les femmes ont accédé au droit de vote en 1938 – droit restrictif puisqu’il ne concernait que les femmes de plus de 30 ans – le pouvoir communiste n’a pour autant pas réalisé de véritable politique d’émancipation, notamment en limitant certains droits fondamentaux comme celui de l’interruption volontaire de grossesse. Depuis le communisme, 30 ans ont passé, et force est de constater que la situation a peu évolué : la Roumanie occupe encore aujourd’hui la 26ème place sur 28 dans l’indice d’égalité des genres, notamment à cause de la sous-représentation des femmes dans les sphères de pouvoir (politique et économie) et à leur surreprésentation dans  les métiers du care.

Ainsi, évidemment, les femmes sont aussi sous-représentées en littérature : il n’y a aucune autrice dans les programmes scolaires, ni de femmes travaillant dans les comités de jurys ou de rédaction. Un exemple qui m’a marqué il y a quelques années : lors d’un festival de poésie organisé par l’Union des écrivains de Roumanie, la seule femme présente assurait le fond sonore entre les présentations des poètes – exclusivement des hommes. Quand j’ai commencé à écrire, les critiques littéraires me recommandaient souvent d’écrire de manière plus “féminine”, en abordant des sujets comme la grossesse et les naissances, l’amour que la femme porte à son homme, la nature… Cette situation de la femme en Roumanie m’a déterminée à soutenir un projet qui me tient particulièrement à cœur – et qui est ô combien nécessaire ! Il s’agit du prix Sofia Nădejde, un nouveau prix littéraire destiné à distinguer de grands ouvrages de littérature faite par des femmes. Sofia Nădejde était la première femme roumaine à pouvoir passer le baccalauréat dans un lycée pour garçons; elle est ensuite devenue la première femme à diriger une revue littéraire, et à signer le premier roman féministe de toute la littérature roumaine.

Florica Ciodaru-Courriol « Féministe » est un terme qui fait tiquer certains, et s’enflammer d’autres. Dans mon acception, c’est une manière de donner la parole aux femmes, au moins à égalité avec les hommes. La littérature roumaine, comme le reste de la littérature mondiale, est sans surprise majoritairement représentée par des auteurs hommes, alors que de nombreuses études d’anthropologie ont montré l’importance du rôle des femmes dans la transmission de la langue. C’est la femme qui garde le foyer et les enfants, transmettant ainsi les premiers outils linguistiques, d’où l’expression de langue maternelle… Pourtant, il y a moins d’un siècle, la grande romancière roumaine Hortensia Papagat-Bengescu se faisait encore gronder par son mari parce qu’elle avait toujours le nez fourré dans ses livres – en roumain, l’épisode est d’autant plus savoureux que le mot « livre » se dit carte comme des cartes à jouer, laissant ainsi le mari jouer sur les mots : « Dans ma famille, les cartes c’était pour jouer, pas pour lire ou pire, pour écrire ! »

Encore de nos jours, lorsqu’une femme prend la parole en Roumanie, dans 70% des cas les hommes présents couvrent sa voix en parlant à sa place. Comme le fait remarquer Marta Petreu, dans le domaine littéraire « les hommes font les jeux, donc ils préfèrent les dames qui les admirent, et non pas celles qui les corrigent ou les contredisent. » Voilà pourquoi je me suis fait un devoir de traduire son premier roman (Notre maison dans la plaine de l’Armageddon): il parle de la femme en milieu rustique dans ses rapports avec son mari. La condition de la femme est aussi traitée dans une de mes dernières traductions, Comme si de rien n’était, d’Alina Nelega : cette fois-ci, la condition de la femme intellectuelle. Le sujet de la femme générique, face à son développement physique, psychologique et physiologique est traité dans le formidable récit-roman FEM de Magda Câmeci, que j’ai traduit aux éditions Non-Lieu. La traduction du récit de Corina Sabau s’inscrit donc dans un mouvement plus général que j’ai commencé auparavant.

Corina, vous évoquez avoir grandi à l’abri de l’Histoire. La situation de ces femmes vous a sauté aux yeux en quittant votre petite ville natale. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire à leur sujet ?

Corina C’est le film documentaire de Florin Iepan Decrețeii, (« Les petits enfants du décret ») en 2005 qui a déclenché ce roman. Il m’a rendue consciente du désastre provoqué par le décret anti-avortement de Ceaușescu en 1966: j’ai réalisé alors les politiques oppressives monstrueuses conçues à l’encontre des femmes, dans un régime qui se glorifiait alors de promouvoir l’égalité des sexes, mais qui a provoqué la mort d’une dizaine de milliers de femmes ainsi que la mutilation de nombreuses d’entre elles ou l’abandon des enfants non désirés en orphelinat. Un témoignage m’a particulièrement bouleversée : c’était celui d’une femme qui racontait l’instrumentalisation politique de la mort d’une ouvrière (causée par une interruption de grossesse illégale) dans un objectif de propagande. Cette image de la femme morte, exposée à l’usine dans laquelle elle travaillait, est le noyau de mon récit.

Malgré 30 années écoulées depuis la chute du Mur, en Roumanie le décret anti-avortement n’a pas encore fait l’objet de débat. Lorsqu’on parle de communisme, on oublie trop la tragédie de femmes qui ont fini comme Ecaterina. S’il des débats avaient eu lieu, on n’assisterait pas aujourd’hui à la rapide ascension d’un parti conservateur au discours nationaliste, homophobe, pro-orthodoxe, anti-avortement et anti-occidental. Lorsqu’on leur demande quel est leur livre de chevet, ces politiciens affirment que c’est la Bible ; je leur recommanderais volontiers d’autres livres qui parlent de drames de vies de femmes sous le communisme : Le vent, le souffle et l’esprit d’Andrea Rasuceanu, ou Le fantôme du moulin de Doina Rusti…

« Lorsqu’on parle de communisme, on oublie trop la tragédie de femmes qui ont fini comme Ecaterina. » Corina Sabau

 Vos partis pris littéraires sont très forts. Ils jouent avec les discours, entremêlent les narrations, vont parfois jusqu’à taquiner le lecteur dans sa compréhension des faits – le blog L’or des livres parle avec beaucoup de justesse d’un “je choral”.  Pouvez-vous commenter, toutes deux, ce processus narratif si intéressant et bien ficelé ?

 Corina Je n’ai pas eu l’intention de « taquiner » le lecteur et d’ailleurs, je n’aime pas les écrivains qui font cela. Flaubert, Tchekhov, Tolstoï, Kafka, pour ne nommer que mes auteurs préférés ne font pas de démonstration. J’aime les écrivains qui adaptent leur style à l’histoire qu’ils racontent, qui essayent de trouver la perspective la plus honnête pour leur récit  ; en revanche, je n’aime pas les écrivains qui expédient vite le sujet en faveur du style, ils m’ennuient royalement. Donc, pour répondre à votre question : j’ai choisi cette manière de narrer car j’ai trouvé que c’était la narration la mieux adaptée à mon sujet. Je n’ai pas voulu me limiter au seul drame d’Ecaterina, c’est la raison pour laquelle Ecaterina recueille les voix des autres personnages. J’ai voulu dépeindre la période des années 1980, j’ai voulu comprendre, en écrivant ce roman, comment un seul décret a pu influencer si profondément les relations entre les gens. J’ai voulu comprendre quelque chose sur l’existence de mes parents et sur celle de mes grands-parents.

Florica En effet, Emmanuelle Caminade a donné dans son blog L’Or des livres l’analyse la plus pertinente du roman de Corina dans les médias francophones avec son habituel sens de révélation du style, elle traque des suggestions à peine visibles du lecteur moyen : selon elle, notamment, le lecteur peut « entendre les pensées comme dans un haut-parleur. » C’est comme si les paroles de la narratrice avaient transmuté de la gorge à l’esprit, comme si les mots se bousculaient dans sa tête sans qu’elle puisse les articuler clairement, il y a un trop-plein d’émotions. A ce flot-là s’ajoutent les paroles d’autres personnages, reprises et digérées par la protagoniste. Cela donne en effet un tout, un chant choral, mais uni dans une seule voix.

 Un mot sur vos influences littéraires et vos lectures en cours ?

Corina Je vais seulement nommer quelques écrivains et écrivaines que j’admire, même si je ne suis pas en mesure d’affirmer qu’ils ou elles ont influencé mon écriture : Flaubert, Voltaire, Woolf, Elfriede Jelinek, Kafka, Duras, Gabriela Adamesteanu, Faulkner, Tolstoï, Tchékhov, Elena Ferrante, Salinger, Kazuo Ishiguro… Par ailleurs, ma littérature est aussi inspirée par le cinéma… En ce qui concerne mes lectures, ces derniers temps j’ai surtout lu de la littérature roumaine qui connaît un excellent moment grâce à une nouvelle génération pleine de talent. Ma plus récente découverte dans l’espace littéraire roumaine, et peut-être la plus époustouflante, est Iulian BOCAÏ, auteur de “L’attendrissante vie de Pritza Barsacou”) un écrivain d’un très grand talent.

Florica Dans le sens féministe, voici quelques-unes de mes inspirations : Simone de Beauvoir, Duras, Annie Ernaux, Florence Noiville. Certaines écrivaines roumaines comme Hortensia Papadat-Bengescu, Gabriela Adamesteanu, Marta Petreu, Andreea Rasuceanu, Doina Rusti, Simona Sora, Monica Voudouri pour l’invention narrative, la force des images et la fine analyse de l’âme féminine. D’autres lectures plus générales : l’inépuisable Liviu Rebreanu, Camil Petrescu, Mihail Sebastian (dont La ville aux acacias a été traduit et publié aux éditions Mercure de France en 2020), Horia Ursu. D’autres grands auteurs français ont si bien su parler des femmes ! Flaubert, Proust, Gide, Zola…

Pour mes lectures du moment en langue française : Raluca Antonescu, Mary Dollingen, Catherine Lovey, ainsi que l’étonnant roman Une vie étincelante d’Irmgard Keun : des destinées de femmes dont on peut explorer les parcours de vie, un peu comme ces romans que l’on peut lire ces dernières années sous l’étiquette Belleville éditions… Comme le très intéressant recueil Désobéissantes :-)

Corina Sabau, autrice roumaine de Et on entendait les grillons

Florica Ciodaru-Courriol, traductrice littéraire du roumain au français

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