Seray Şahiner : « Chaque mot prononcé en faveur du droit des femmes, chaque phrase écrite est une brique retirée au mur de la prison qui les enferme. »

Seray Şahiner : « Chaque mot prononcé en faveur du droit des femmes, chaque phrase écrite est une brique retirée au mur de la prison qui les enferme. »

Bonjour Seray, et merci beaucoup de répondre à nos questions ! Dans quelques jours, les lecteurs français découvriront Ne tournez pas la page. Pouvez-vous nous présenter l’histoire en quelques mots ?

Ne tournez pas la page est une histoire de violence et de harcèlement comme il en existe trop. À l’origine, ce qui me contrariait le plus, c’était d’être habitué à regarder ces événements de l’extérieur, à les banaliser, voire même les ignorer. L’héroïne du livre, Leyla, est une femme d’origine modeste. Mariée de force par sa famille, elle devient prisonnière de son époux. C’est ainsi que les violences commencent…
Coincée entre les quatre murs de son appartement, elle a pour unique compagnon la télévision. Elle se décrit elle-même comme docteur ès TV… Mais les conseils prodigués par le petit écran ne lui sont d’aucune utilité. Pire, dans un quotidien baigné par la violence, des phrases-types comme « Jamais devant les enfants ! » ont pour seul effet de lui briser un peu plus le cœur. Ce qui la sauve, c’est son humour. C’est en ignorant son malheur qu’elle se crée un espace pour respirer.
Dans ce livre, j’utilise l’humour comme une forme d’aliénation. Car pour résoudre ces problèmes, nous devons tous prendre la responsabilité de ce dont nous sommes témoins. Pour moi, le trait de caractère le plus précieux de mon personnage est qu’elle n’abandonne jamais son combat pour la liberté, pour elle comme pour ses enfants. Un combat à la vie à la mort… Chaque fois qu’elle ouvre la bouche, elle prend un risque, et pourtant elle n’hésite jamais. Elle sait que sa survie dépend de cette liberté.

Vous vous êtes inspirée d’un fait divers. Pouvez-vous nous expliquer ce qui fait partie de la fiction ou de la réalité ?

Il n’y a pas d’histoire qui corresponde à 100 % à celle-ci, mais plusieurs y trouvent un écho. Malheureusement, des féminicides et des viols se produisent chaque jour dans le monde. Donc même si les événements du roman ne sont pas réels, ils sont réalistes. J’espère qu’un jour, nous considérerons ce genre d’histoire comme les produits d’un mauvais rêve. C’est notre combat.

Dès les premières pages, l’héroïne évoque une société à deux vitesses. D’un côté, les femmes libres de leurs choix, qu’ils soient personnels ou professionnels. De l’autre, celles qui souffrent du poids des traditions patriarcales. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la Turquie de 2018 ?

La pression est toujours là. Mais nous avons à présent plus d’espace pour faire entendre notre voix. Associations et ONG font un magnifique travail. Les réseaux sociaux nous aident à nous exprimer et à faire circuler l’information. Et bien sûr, le plus important se passe dans la rue. Les femmes qui manifestent marchent pour celles qui restent emprisonnées chez elles. Chaque mot prononcé en faveur du droit des femmes, chaque phrase écrite est une brique retirée au mur de la prison qui les enferme. Ainsi, beaucoup de femmes sont régulièrement arrêtées pour s’être auto-défendue. Des groupes entiers de femmes traversent le pays les jours du procès pour les soutenir. Ce genre d’action a un impact considérable. Nous avons même un hashtag : “La légitime défense est notre droit”.

Dans Ne tournez pas la page et votre précédent titre, La coiffure de la mariée, vous ne considérez jamais les femmes comme de simples victimes, ou les hommes comme de purs persécuteurs. Pouvez-vous nous expliquer comment vous construisez vos personnages ?

« Être soi-même » n’est pas qu’une affaire de nature humaine ou d’éducation. Pour nous construire, nous devons aussi nous battre contre le système dans lequel nous vivons. Pour se débarrasser des rôles attribués d’office aux hommes et aux femmes… L’indépendance peut apparaître comme un choix personnel mais elle nécessite aussi le soutien d’une lutte sociale. Une personne n’est jamais entièrement mauvaise, mais parfois paresseuse. Il est si facile de se complaire dans les rôles imposés par nos sociétés.

Seray Şahiner écrit son prochain roman en musique dans les rues d’İstanbul

Nous entendons  beaucoup (enfin !) parler de féminisme ces derniers mois, notamment avec #meetoo. Quelle est votre position en tant que féministe ?

Je pense que tous les moyens sont bons pour faire entendre notre voix. Il est primordial que toute personne exposée à une situation de violence, d’harcèlement ou d’abus comprenne qu’il n’y a aucune honte ni culpabilité à avoir. Dans le même temps, révéler, c’est accuser. C’est une forme de procès.
Avant nous, un grand nombre de femmes fortes sont descendues dans la rue. Nous empruntons les chemins qu’elles ont tracés pour nous. Nous nous devons d’être solidaires de ces précédentes générations. Il est important que nous soyons leur écho. L’écho est une vibration sonore. Comme les mots. Rien que le fait de savoir que la cruauté va être jugée par des mots est une raison suffisante pour trouver le courage. Nous devons élever la voix contre les abus, le viol, la violence. Toujours et malgré le silence ambiant.

Ne tournez pas la page sera publié en même que le roman de l’immense autrice féministe Leylâ Erbil, Une drôle de femme. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce roman ?

J’adore ce livre. Leylâ Erbil est d’une des personnalités des générations que j’évoquais plus haut, celles qui se sont battues pour la liberté de la femme aussi bien dans leurs écrits que dans leur engagement au quotidien. Dans son style d’écriture, elle a osé de nouvelles choses, de nouveaux formats. Elle a cassé le moule et imposé son propre style. Cette femme a explosé tous les codes avec son incroyable personnalité. Être mise en regard avec son œuvre est un honneur. Merci à vous.

 

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2Commentaires

  1. […] Si vous souhaitez en savoir plus sachez que les Éditions Belleville ont fait un interview de l’autrice autour de son livre, il est ici. […]

  2. […] Ne tournez pas la page de Seray Şahiner  […]

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