La voix à Estelle Flory, <br/>traductrice d’Enrage contre la mort de la lumière

La voix à Estelle Flory,
traductrice d’Enrage contre la mort de la lumière

Salut Estelle ! Tu as de multiples facettes… Peux-tu nous les présenter ?

Salut, Dorothy ! Mon premier métier, c’est éditrice, d’abord au sens de travailler les textes avec les auteurs et les différentes personnes qui interviennent sur un texte (correcteurs, compositeurs et, le plus souvent chez Agullo, traducteurs), puis au sens de publier des textes au sein d’une maison d’édition, et en tant qu’associée de cette maison, avec Nadège Agullo et Sébastien Wespiser. Je suis aussi parfois correctrice pour d’autres éditeurs, et depuis un peu plus d’un an je me suis lancée dans la traduction. Enrage contre la mort de la lumière est ma cinquième, donc je découvre à peine ce nouveau monde.

Y a-t-il un côté du miroir que tu préfères ?

Pas vraiment. Pour moi, toutes ces facettes sont autant d’angles différents pour travailler un texte, donc sa matière, la langue. Chacune a ses contraintes, ses beautés, sa science propre (c’est en devenant correctrice que j’ai vraiment compris les joies de la grammaire), et chacune nourrit l’autre. Chaque facette agrandit le terrain de jeu qu’est le langage écrit et c’est grisant. Peut-être quand même la traduction, parce que, justement, le terrain de jeu est deux fois plus grand et qu’on est au nœud de la langue et du sens, de l’intention et de la voix. Humainement aussi, je pense (j’espère, je m’y efforce) que ça me permet de mieux comprendre les contraintes, les doutes et les raisons des personnes avec qui je travaille et de mieux les prendre en compte.

Quels ont été tes principaux enjeux lors de cette traduction ?

Le fait que ce soit de l’anglais d’Afrique du Sud. C’est-à-dire d’une part l’aspect culturel et historique, le contexte sud-africain, les références à des événements et personnages historiques que pour certains je découvrais, et d’autre part la langue elle-même qui est différente de l’anglais d’Angleterre ou des États-Unis, à la fois par le vocabulaire, le rythme des phrases et celui du récit. Futhi Ntshingila a une façon de raconter qui tient parfois de la fable ou de la parabole, avec la poésie d’une incantation. Il y a des chants de louange, des poèmes, des chœurs de commères… et aussi la misère crue.

As-tu quelques anecdotes amusantes autour du texte ?

Dans mes recherches, j’ai beaucoup aimé plonger dans l’histoire du roi Shaka Zulu, de sa mère Nandi et de sa tante Mkabayi kaJama qui l’a aidé à monter sur le trône. Ou celle de Nongqawuze, une prophétesse xhosa de la fin du xixe siècle qui avait annoncé que les colons anglais seraient rejetés à la mer par les esprits si le peuple xhosa abattait tout son bétail et détruisait ses cultures. Résultat : 300 000 bêtes massacrées et une grande famine.

Comme il y a un certain nombre d’expressions en zulu (ou xhosa ou une autre des nombreuses langues parlées en Afrique du Sud), j’ai aussi testé la traduction automatique zulu/français, ou xhosa/anglais et ça donne des résultats assez hilarants. Après m’être bien amusée, j’ai consulté l’autrice avant de traduire les expressions en note.

As-tu déjà lu des Belleville et si oui quel est ton préféré ?

J’en ai lu quelques-uns (pas assez !), et j’ai particulièrement aimé Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse, le recueil de nouvelles de l’autrice slovène Agata Tomazic. J’ai trouvé que ces portraits, ces histoires étaient lumineuses, malgré le destin souvent cruel (et drôle) des personnages ; il y beaucoup de délicatesse dans l’écriture (et dans la traduction de Stéphane Baldeck) et une grande place accordée à la nature, avec une attention de botaniste, de naturaliste. Même quand elle n’est pas le sujet de l’histoire, elle s’infiltre dans les métaphores, dans les images et le lexique, et ça nous remet à notre place dans un monde qui bruisse et qui vit, en dehors de l’humain. C’est une préoccupation qui traverse tout le recueil comme une présence, et j’ai adoré cet aspect.

 Ta lecture en cours ?

Je viens de terminer Aller aux fraises, d’Éric Plamondon, un autre recueil de nouvelles [drôle, émouvant et délicat]. Je relis Le Maître et Marguerite, de Boulgakov. Et je suis plongée dans Les Âmes sauvages de Nastassja Martin, dont j’ai lu il y a quelques mois Croire aux fauves qui m’a soufflée par la puissance de l’écriture et la réflexion ethnologique. Ça m’a donné envie de lire celui-ci qui développe plus précisément la pensée et les interrogations de l’autrice, à partir d’un travail de terrain chez les Gwich’in, dans le Grand Nord de l’Alaska.

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