La voix à Florica Courriol, traductrice de Iulian Ciocan

La voix à Florica Courriol, traductrice de Iulian Ciocan

Bientôt, nous vous présenterons un roman venu de Moldavie, par l’auteur Iulian Ciocan dont nous vous avons déjà parlé. En attendant, pour vous mettre l’eau à la bouche, nous souhaitions vous présenter sa merveilleuse traductrice Florica Courriol.

Née en Roumanie, Florica est traductrice et professeure de traduction à l’École normale supérieure de Lyon. Nous l’avons rencontrée lors du FILIT (Festival international de Littérature et de Traduction de Iași) avec son mari Jean-Louis Courriol. Très soudés, tous deux fourmillent de beaux projets : l’entente a été immédiate. Nous avions envie que vous la connaissiez mieux, pour comprendre ce qui nous a séduit chez elle avant de découvrir le superbe roman de Iulian Ciocan.

Vous vivez entre la France et la Roumanie. Pouvez-vous nous raconter votre parcours et nous expliquer votre quotidien ?

Je suis née en Roumanie où j’avais commencé des études de français, langue que j’adorais (si ce n’est pas un pléonasme de la part d’un Roumain), lorsqu’un jour le hasard a mis sur mon chemin d’étudiante un jeune Français, beau et intelligent de surcroît, professeur de Lettres classiques, intéressé par langue roumaine. J’adorais son accent exquis et ses connaissances de latin et de grec, je rêvais d’en faire un ami : il est devenu mon mari ! Mais le chemin a été long et difficile, on ne pouvait pas se marier à l’époque sans une autorisation spéciale octroyée par le conseil d’État roumain qui n’avait alors aucune envie que ses citoyens aillent en Occident et témoignent des réalités « vraies » de leur pays. J’ai pourtant gardé le moral et mon équilibre psychique grâce à la présence dans le pays de mon fiancé nommé entre temps professeur de français à l’Université de Iași par le Ministère français de l’Éducation. Au bout de trois années d’attente (dont je vous épargne les détails) nous avons réussi à nous marier. Nous nous sommes ensuite installés en France, où il est venu enseigner le roumain – qu’il avait vite appris et qu’il parle comme un natif – à l’Université de Lyon. Depuis, j’ai enseigné, moi aussi, j’ai traduit, j’ai participé à pas mal de rencontres littéraires et colloques universitaires, j’ai élevé mes deux filles et… obtenu un doctorat en littérature comparée.

Quels sont vos enjeux principaux en tant que professeur de traduction à l’Université de Lyon ? Quels sont ceux de la jeune génération de traducteurs ?

J’aime bien partager… ce que j’aime, ce qui me semble intéressant ! J’aime donc élargir « le cercle des connaisseurs », comme disait Brecht ! Que ce soit à Lyon, à l’Université de Pitești ou dans des ateliers traductifs. Lorsque l’École normale de Lyon m’a demandé de donner quelques cours de traduction aux agrégatifs, j’ai accepté avec joie et je me suis vraiment fait plaisir en travaillant avec des jeunes qui connaissaient très bien les deux langues. Je leur ai enseigné la manière d’éviter les pièges de la traduction, de faire des choix, de négocier ou de moduler, autant de termes dont la traductologie fait son miel… Lorsque ces futurs traducteurs ou professeurs me disent ensuite qu’ils ont eu d’excellentes notes aux concours grâce au… roumain, je me dis que j’ai quand même rempli ma mission. La littérature roumaine est très riche, ses traducteurs peuvent se compter à l’heure actuelle sur les doigts de… deux mains, notre seul problème à tous est de convaincre les éditeurs francophones.

Vous avez traduit de grandes voix de la littérature roumaine, et notamment des femmes. Qu’est-ce que cela implique d’être une femme dans le monde littéraire roumain actuel ?

Je ne suis pas une féministe acharnée (peut-être parce que j’ai eu la chance d’avoir un mari qui était éduqué dans l’esprit des principes d’égalité, fraternité… provenant d’une famille d’enseignants avec des vues très démocrates), je dirais que si j’ai traduit des femmes c’était pour faire reconnaître des qualités d’écriture, de modernité, de sensibilité que leurs propres concitoyens n’avaient pas assez révélées. Pour réparer un oubli. Ou tout simplement parce que je les trouvais plus profondes dans leur analyse psychologique, plus délicates. Certaines plus enjouées, plus spirituelles !

Quelles difficultés rencontrez-vous régulièrement, du passage du roumain au français ?

Question d’examen en traductologie ! Il y a un flou que le roumain cultive et que le français ne permet pas trop. En roumain, par exemple, le sujet n’accompagne pas de manière obligatoire le verbe (comme en italien, du reste) : quelqu’un se lève, parle, sourit (mais qui ? Lui ou elle ?) Difficile aussi de rendre certains termes de parenté : lorsque deux jeunes se marient, leurs parents respectifs se placent dans un rapport de parenté par alliance, ils deviennent des cuscri. Pour ne pas parler des injures qui me semblent plus colorées en roumain !

Et vice versa, car vous travaillez la traduction dans les deux sens…

Rendre ce qui manque au roumain : une certaine classicité, dirais-je avec un terme qui n’existe pas en français, la formule concentrée, résumative (encore un !) et oh combien explicite ! Lorsqu’un roman comme L’Attachement de Florence Noiville commence par « Combien suis-je ? », phrase surprenante même en français, comment vais-je la rendre en roumain pour garder sa concentration de coquille marine et toute son étrangéité ? Pour traduire Madame Bovary en roumain peut-on se permettre des libertés envers monsieur Flaubert et nuire à la fidélité du texte source ?

Petite introduction à l’histoire de la Moldavie pour mieux comprendre…
(attention l’émission date de 2003)


Le dessous des cartes : la Moldavie entre Orient et Occident

Quelle place occupe la Moldavie dans votre histoire et dans votre travail aujourd’hui ?

Le jour où j’ai eu pour la première fois entre mes mains un livre de critique littéraire que son auteur, Mihai Cimpoi, nous avait fait parvenir à Lyon, et que j’y ai déchiffré le nom de Balzac en cyrillique, j’ai enfin compris la souffrance des intellectuels moldaves qui devaient écrire leur langue latine dans un alphabet imposé, totalement étranger à l’esprit de leur langue. En simplifiant à outrance c’était comme si un Alsacien écrivait en langue française mais avec des lettres grecques ! Par la suite, et lorsque les frontières se sont ouvertes, nous avons pu rendre visite à nos confrères de Bessarabie – connue officiellement sous le nom de la république de Moldavie – avoir des rencontres très chaleureuses avec les auteurs de Chișinău, connaître de près leur vie, leur quotidien, leurs rêves, leurs attentes, leur formidable manière de se sacrifier pour l’écriture, de donner la primauté au spirituel. Si les éditeurs français étaient moins frileux, j’aimerais leur conseiller des formidables conteurs, poètes, romanciers qui ont leur mot à dire dans les lettres européennes.

Pourriez-vous nous dire un mot sur Iulian Ciocan et la traduction du Royaume de Sasha Kozak ?

J’ai connu Iulian lors d’un séjour traductif à Chisinau. Il était très discret, il ne parlait pas trop de ce qu’il écrivait. Je lui ai posé des questions, j’ai enfin appris qu’il avait écrit aussi des romans dont Le royaume de Sacha Kozak. Je l’ai lu et l’ai aimé, le roman et l’auteur. En toute amitié ! Puis je vous ai rencontrées vous, jeunes éditrices dont l’enthousiasme, l’ouverture d’esprit et la témérité (par les temps qui courent ?!) méritaient d’être récompensés par la version française de ce roman. En le traduisant, j’ai mieux compris la façon de penser des Moldaves, leur mentalité légèrement différente de celles de leurs frères roumains de Roumanie, la relativité des choses dans un coin de l’Europe où l’épée de Damoclès est toujours suspendue dans les esprits… J’ai mieux compris le poids de l’honneur et de la poésie, le décalage entre matériel et spirituel, entre le prosaïque et la poésie.

Peut-on oublier ce couple que forment l’écrivain honnête et l’épouse devenue elle-même amère à cause des vicissitudes de la vie, cet intellectuel sensible qui doit faire les courses dans le marché le plus éloigné de la capitale pour trouver les produits les moins chers, gaspillant un temps fou qu’il devrait normalement passer à écrire ? Peut-on oublier ce personnage qui sera écrasé par la voiture d’un nouveau riche juste au moment où il se souvient de son premier amour, amour idyllique, empreint de poésie comme pour nous faire comprendre qu’il n’a pas de place dans le monde d’aujourd’hui ? Ou l’humour que Iulian Ciocan déploie avec habileté pour parler de ses concitoyens et de ses propres collègues ? Ah, cette ironie au second degré si délicieusement moldave ! C’est vraiment un auteur à mettre entre toutes les mains et sous tous les yeux des amateurs de littérature. Et à suivre, parce qu’il a publié un autre roman : Iar dimineata vor veni rusii (Et le matin les Russes seront venus), dans la prestigieuse maison d’édition Polirom. Espérons seulement qu’il ne soit pas prémonitoire !

PS : Au fait, si le métier de traducteur vous intéresse et que vous avez déjà traduit un premier livre, rendez-vous sur le site de l’École de traduction littéraire et découvrez leurs formations… Date limite de dépôt des dossiers : 30 octobre 2016.

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